Pourquoi le métier de comédien était-il mal vu ?
La méfiance est bien plus ancienne que l'Église. À Rome, les acteurs étaient frappés d'infamie : un statut juridique qui les privait d'une partie de leurs droits de citoyens. Monter sur scène pour de l'argent, se donner en spectacle et prêter son corps à un autre que soi passait pour indigne d'une personne respectable.
Le christianisme a repris et durci ce regard, pour trois raisons qui reviennent dans les textes pendant des siècles :
- Le mensonge. Jouer, c'est prétendre être quelqu'un d'autre, et exciter chez le public des passions qui ne sont pas les siennes.
- La morale. Les scènes montraient l'amour, la jalousie, la vengeance, et réunissaient hommes et femmes dans un même lieu de divertissement.
- La concurrence. Le théâtre attirait les foules, parfois aux heures des offices.
Dès le IVe siècle, des conciles écartent de la communion les gens de théâtre tant qu'ils exercent. Cette position traversera le Moyen Âge et l'époque moderne.
Les comédiens étaient-ils vraiment excommuniés ?
Le mot est un peu trop fort, et c'est la nuance qui compte. En France sous l'Ancien Régime, il n'existait pas de décret général qui excommuniait chaque acteur. Mais la pratique de l'Église revenait presque au même : on refusait aux comédiens la communion, le mariage religieux et la sépulture chrétienne, sauf s'ils renonçaient à leur métier. Beaucoup y renonçaient sur leur lit de mort, pour pouvoir être enterrés.
L'enterrement de Molière
L'exemple le plus célèbre est celui de Molière. Le 17 février 1673, il est pris de malaise en jouant Le Malade imaginaire et meurt quelques heures plus tard chez lui, sans avoir pu renoncer à son état de comédien devant un prêtre. Le curé de sa paroisse refuse de l'enterrer. Sa veuve, Armande Béjart, supplie Louis XIV d'intervenir. Le 21 février, Molière est finalement inhumé de nuit, vers 21 heures, au cimetière Saint-Joseph, sans cérémonie, en présence de deux prêtres.
La fin de l'exclusion en 1789
Le 24 décembre 1789, l'Assemblée nationale rend les non-catholiques admissibles à tous les emplois civils et militaires, et interdit tout autre motif d'exclusion. Le cas des comédiens a été débattu ; ils ne sont pas nommés dans le décret, mais ils y sont inclus implicitement. C'est le début de leur pleine citoyenneté.
Et au Québec : les comédiens mal vus par l'Église
Le Québec a gardé cette méfiance bien plus longtemps que la France républicaine. Au XIXe siècle, le clergé catholique condamne régulièrement le théâtre depuis la chaire. L'épisode le plus connu se déroule à Montréal en décembre 1880 : Sarah Bernhardt, la plus grande actrice de son temps, joue à l'Académie de musique, et Mgr Édouard-Charles Fabre, évêque de Montréal, condamne ses représentations et interdit aux fidèles d'y assister. Les salles se remplissent quand même.
Il faudra attendre le XXe siècle, et surtout la Révolution tranquille, pour que le métier de comédien devienne au Québec ce qu'il est aujourd'hui : un métier reconnu par la loi, avec un syndicat, des ententes collectives et un statut d'artiste professionnel.
Pourquoi le vert porte malheur aux comédiens
C'est la plus tenace des superstitions de théâtre en France et au Québec : on évite le vert sur scène. Deux explications circulent, et aucune n'est prouvée.
- La légende de Molière. Molière aurait porté un costume vert lorsqu'il a été pris de malaise en jouant Le Malade imaginaire. La couleur exacte de ce costume est discutée, et certaines sources parlent de violet, mais la légende a gagné.
- Le poison. Pendant longtemps, les teintures vertes étaient fabriquées avec du vert-de-gris, un composé de cuivre toxique. Porter un costume vert sous la chaleur des éclairages aurait pu rendre les comédiens malades.
D'autres superstitions ont survécu dans les coulisses : on ne souhaite pas « bonne chance » mais « merde » avant une première, on ne prononce pas le mot « corde » sur une scène, et dans le théâtre anglophone, on évite de dire le titre de Macbeth dans une salle, en l'appelant « la pièce écossaise ».
Pourquoi les humoristes peuvent, ou ne peuvent pas, rire de tout
La vieille question de la place des artistes dans la société a pris au Québec une forme juridique très précise. En 2021, la Cour suprême du Canada a tranché l'affaire opposant l'humoriste Mike Ward à la Commission des droits de la personne, au sujet de blagues visant Jérémy Gabriel, un jeune chanteur handicapé. Le 29 octobre 2021, par cinq juges contre quatre, la Cour a donné raison à Mike Ward.
Ce que la Cour a dit est plus étroit que le débat public : ces blagues, aussi blessantes soient-elles, ne constituaient pas de la discrimination au sens de la Charte québécoise des droits et libertés. Elle n'a pas dit qu'on peut rire de tout. La diffamation, le harcèlement et la propagande haineuse restent interdits, pour un humoriste comme pour n'importe qui. La réponse juridique à « peut-on rire de tout » est donc : de presque tout, mais pas n'importe comment.
En trois siècles, on est passé d'un comédien qu'on refusait d'enterrer à un humoriste qui gagne en Cour suprême. Le métier n'a pas changé. C'est son statut qui a changé.
Aujourd'hui, un métier reconnu, et toujours difficile
Le métier n'est plus mal vu, mais il reste précaire. Si tu veux savoir à quoi il ressemble concrètement aujourd'hui, notre article sur le métier de comédien au Québec explique comment on est payé et comment on devient professionnel, et le guide pour décrocher tes premières auditions répond avec les chiffres d'une étude auprès de 148 acteurs et actrices d'ici. Et pour trouver les appels de casting qui te correspondent, il y a Castflow pour les acteurs.

